拍品專文
'Quand je place l'une en face de l'autre deux reproductions identiques d'une même statue antique, je ne cherche à me poser ni en créateur, ni en découvreur de ces sculptures. Ce que je veux, c'est devenir l'observateur qui perçoit la distance qui les sépare, et qui saisit ainsi tous les liens possibles, ou l'absence de lien, entre nous et cette image.'
Giulio Paolini
L'altra figura de Giulio Paolini déploie une mise-en-scène quasi-théâtrale : du haut de leurs socles, deux bustes en plâtre examinent les restes d'une troisième statue réduite en miettes, comme brisée par une chute vertigineuse. Disposées face à face, la tête légèrement inclinée, les deux figures en miroir affichent une expression sereine et flegmatique, tandis qu'elles posent un regard impassible sur les éclats de plâtre dispersés au sol. Leurs traits et leur attitude sont directement inspirés du célèbre Éros de Centocelle, statue romaine du dieu de l'amour, elle-même dérivée d'une sculpture hellénistique du IVe siècle avant J.-C., attribuée au maître grec Praxitèle. L'emprunt, la reproduction et la fragmentation des œuvres d'art sont au cœur de la pratique de Paolini. Se nourrissant volontiers de références à l'art ancien et aux écrits classiques, sa démarche tout entière interroge la nature des images, en faisant notamment dialoguer l'histoire et l'idée du temps. L'artiste reviendra maintes fois à cette « sculpture-source », motif privilégié de sa production des années 1980. D'autres exemplaires de ce tirage de L'altra figura ont été exposés dans des institutions majeures ; deux d'entre eux sont aujourd'hui conservés dans les collections permanentes de l'Art Gallery of New South Wales, à Sydney, et du Musée des beaux-arts de l'Ontario, à Toronto.
Au sol, les éclats de plâtre laissent à peine entrevoir les vestiges d'une troisième figure, identique aux deux bustes qui la surplombent. Selon Paolini, « chacune des deux figures semble se demander si ces restes ne seraient pas, par hasard, des fragments d'elle-même, ou bien ceux d'une 'autre figure', finalement pareille à elle » (G. Paolini dans un entretien avec M. Disch, Giulio Paolini. Catalogo ragionato 1960-1999, vol. 1, Milan, 2008, p. 427). Ce jeu de mise en abyme instaure une sorte de confusion d'ordre liminaire, toute notion d'œuvre « originale » ou « authentique » se dissolvant dans la démultiplication des bustes – comme un corps pris entre deux miroirs, dont le reflet se répéterait à l'infini. En ce sens, L'altra figura peut être vue comme un triple portrait. Le visage démoli d'Éros incarne en quelque sorte l'idée d'un cœur brisé, comme pour nous mettre en garde contre les aléas de la passion et du désir. En taillant en pièces le dieu des amours profanes, Paolini semble aussi rappeler que la beauté absolue n'est qu'un mirage, la vanité un piège ; ou comment jouer sur la duplication et la déconstruction des formes pour puiser, dans les tréfonds de l'histoire de l'art, des récits insoupçonnés.
'When I put two identical examples of the same ancient sculpture one in front of the other, I do not wish to be the creator or discoverer of these sculptures, I want to be the observer who sees the distance that divides them and therefore captures all the possibilities of relationship or absence of relationship between that image and us.'
Giulio Paolini
Giulio Paolini’s L’altra figura presents an almost theatrical mise-en-scène, in which two plaster casts gaze down from tall plinths and appraise the shattered remains of a third, which lies fragmented on the floor as though dropped from a great height. The elevated busts mirror each other and look downwards at an angle from the body. Their expressions are serene, as they gaze cooly at the shards of plaster scattered below. The busts are based on the Eros of Centocelle, a Roman sculpture which was itself a copy of a fourth century Hellenistic depiction of the classical god of love, attributed to the foremost Greek sculptor Praxiteles. Citation, duplication and fragmentation are all characteristic aspects of Paolini’s practice, which explores the nature of images through a dialogue with time and history steeped in references to art history and classical literature. A significant motif within the artist’s oeuvre, Paolini returned often to the same source sculpture for several works executed across the 1980s. Others from the edition of L’altra figura have been widely exhibited and are held in the permanent collections of the Art Gallery of New South Wales, Sydney and the Art Gallery of Ontario, Toronto.
The shards of plaster scattered on the ground between the two busts are just barely recognisable as another of the same form. Paolini suggests that ‘each of the two figures appears as if they were wondering whether those remains might not be a part of themselves, or perhaps the parts of ‘another figure’, after all, identical to them’ (G. Paolini in conversation with M. Disch, Giulio Paolini. Catalogo ragionato 1960-1999, vol. 1, Milan 2008, p. 427). These layers of mimesis impart a sense of liminality, a loss of the ‘real’ or ‘original’ form amid its copies, like one caught between two mirrors in an infinitely receding reflective loop. In this sense the work could be seen as a triple portrait, with Eros’s broken form evocative of a shattered heart in a cautionary allusion to the perils of love and desire. The fracture of Eros likewise suggests the ultimate impossibility of idealised beauty in the realm of the real—a warning against vanity, or the pursuit of love based on only aesthetics. In L’altra figura, Paolini uses pictorial devices of doubling and fragmentation to reveal new narratives embedded within art history.
Giulio Paolini
L'altra figura de Giulio Paolini déploie une mise-en-scène quasi-théâtrale : du haut de leurs socles, deux bustes en plâtre examinent les restes d'une troisième statue réduite en miettes, comme brisée par une chute vertigineuse. Disposées face à face, la tête légèrement inclinée, les deux figures en miroir affichent une expression sereine et flegmatique, tandis qu'elles posent un regard impassible sur les éclats de plâtre dispersés au sol. Leurs traits et leur attitude sont directement inspirés du célèbre Éros de Centocelle, statue romaine du dieu de l'amour, elle-même dérivée d'une sculpture hellénistique du IVe siècle avant J.-C., attribuée au maître grec Praxitèle. L'emprunt, la reproduction et la fragmentation des œuvres d'art sont au cœur de la pratique de Paolini. Se nourrissant volontiers de références à l'art ancien et aux écrits classiques, sa démarche tout entière interroge la nature des images, en faisant notamment dialoguer l'histoire et l'idée du temps. L'artiste reviendra maintes fois à cette « sculpture-source », motif privilégié de sa production des années 1980. D'autres exemplaires de ce tirage de L'altra figura ont été exposés dans des institutions majeures ; deux d'entre eux sont aujourd'hui conservés dans les collections permanentes de l'Art Gallery of New South Wales, à Sydney, et du Musée des beaux-arts de l'Ontario, à Toronto.
Au sol, les éclats de plâtre laissent à peine entrevoir les vestiges d'une troisième figure, identique aux deux bustes qui la surplombent. Selon Paolini, « chacune des deux figures semble se demander si ces restes ne seraient pas, par hasard, des fragments d'elle-même, ou bien ceux d'une 'autre figure', finalement pareille à elle » (G. Paolini dans un entretien avec M. Disch, Giulio Paolini. Catalogo ragionato 1960-1999, vol. 1, Milan, 2008, p. 427). Ce jeu de mise en abyme instaure une sorte de confusion d'ordre liminaire, toute notion d'œuvre « originale » ou « authentique » se dissolvant dans la démultiplication des bustes – comme un corps pris entre deux miroirs, dont le reflet se répéterait à l'infini. En ce sens, L'altra figura peut être vue comme un triple portrait. Le visage démoli d'Éros incarne en quelque sorte l'idée d'un cœur brisé, comme pour nous mettre en garde contre les aléas de la passion et du désir. En taillant en pièces le dieu des amours profanes, Paolini semble aussi rappeler que la beauté absolue n'est qu'un mirage, la vanité un piège ; ou comment jouer sur la duplication et la déconstruction des formes pour puiser, dans les tréfonds de l'histoire de l'art, des récits insoupçonnés.
'When I put two identical examples of the same ancient sculpture one in front of the other, I do not wish to be the creator or discoverer of these sculptures, I want to be the observer who sees the distance that divides them and therefore captures all the possibilities of relationship or absence of relationship between that image and us.'
Giulio Paolini
Giulio Paolini’s L’altra figura presents an almost theatrical mise-en-scène, in which two plaster casts gaze down from tall plinths and appraise the shattered remains of a third, which lies fragmented on the floor as though dropped from a great height. The elevated busts mirror each other and look downwards at an angle from the body. Their expressions are serene, as they gaze cooly at the shards of plaster scattered below. The busts are based on the Eros of Centocelle, a Roman sculpture which was itself a copy of a fourth century Hellenistic depiction of the classical god of love, attributed to the foremost Greek sculptor Praxiteles. Citation, duplication and fragmentation are all characteristic aspects of Paolini’s practice, which explores the nature of images through a dialogue with time and history steeped in references to art history and classical literature. A significant motif within the artist’s oeuvre, Paolini returned often to the same source sculpture for several works executed across the 1980s. Others from the edition of L’altra figura have been widely exhibited and are held in the permanent collections of the Art Gallery of New South Wales, Sydney and the Art Gallery of Ontario, Toronto.
The shards of plaster scattered on the ground between the two busts are just barely recognisable as another of the same form. Paolini suggests that ‘each of the two figures appears as if they were wondering whether those remains might not be a part of themselves, or perhaps the parts of ‘another figure’, after all, identical to them’ (G. Paolini in conversation with M. Disch, Giulio Paolini. Catalogo ragionato 1960-1999, vol. 1, Milan 2008, p. 427). These layers of mimesis impart a sense of liminality, a loss of the ‘real’ or ‘original’ form amid its copies, like one caught between two mirrors in an infinitely receding reflective loop. In this sense the work could be seen as a triple portrait, with Eros’s broken form evocative of a shattered heart in a cautionary allusion to the perils of love and desire. The fracture of Eros likewise suggests the ultimate impossibility of idealised beauty in the realm of the real—a warning against vanity, or the pursuit of love based on only aesthetics. In L’altra figura, Paolini uses pictorial devices of doubling and fragmentation to reveal new narratives embedded within art history.