拍品專文
'De Kooning, qui était selon moi le peintre le plus intelligent que l'Amérique ait connu ces cent dernières années, me dit un jour: 'Tu as l'air de quelqu'un qui a envie de casser la vitrine d'une bijouterie à coups de poing. Et ce qui compte, ce n'est pas la bijouterie, mais la vitrine cassée'. Il comprenait parfaitement le sens de mon œuvre.'
Salvatore Scarpitta
Conservée dans la même collection particulière depuis près de quarante ans, Grey Runner (1963) de Salvatore Scarpitta est issue de la fameuse série des bendati ou tableaux « bandés », dont elle constitue un exemple remarquable. Composée de bandes de tissu enveloppées autour d'un châssis, sa surface dense est recouverte d'une épaisse couche de peinture grise, constellée de quelques touches vives de rouge, d'orange et de bleu. C'est vers la fin des années 1950, au terme d'une vingtaine d'années passées en Europe, que Scarpitta commence à explorer un processus consistant à déchirer et rapiécer ses toiles. Dérivés de ces expériences, ses premiers bendati voient le jour après son retour aux États-Unis en 1958. Avec leur structure « emmaillotée » et leurs matériaux récupérés, ces œuvres conjuguent le langage plastique de l'expressionnisme abstrait, du minimalisme et du pop art américains, avec les recherches autour de la matière que mènent alors les représentants de l'Arte Povera italien. Les bendati semblent également habités par le souvenir brutal que Scarpitta gardait de la Seconde Guerre mondiale, lui qui fut membre des « Monuments Men », ce groupe d'Américains chargé de récupérer des œuvres d'art spoliées par l'Italie fasciste et l'Allemagne nazie. Comme l'ensemble de la production de Scarpitta, Grey Runner déconstruit radicalement la surface du tableau sur un mode très moderniste – tout en véhiculant de façon percutante, à travers son réseau de bandages, une idée de réparation et de guérison.
Né à New York, Scarpitta grandit à Los Angeles, où il se passionne pour les sons, les odeurs et les matériaux d'une industrie automobile californienne en plein essor; les voitures de ses amis feront d'ailleurs l'objet de ses tout premiers tableaux. En 1936, il s'installe en Italie pour se former à l'Académie nationale des beaux-arts de Rome. Inspiré par l'éclatement des notions traditionnelles de perspective hérité des des futuristes italiens et des cubistes, il baigne dans l'effervescence des cercles artistiques romains, s'imprégnant librement de l'audace de ses contemporains jusqu'à son retour à New York, à l'hiver 1958. Aussi, ses bendati évoquent à bien des égards les toiles trouées, incisées, « balafrées » de Lucio Fontana, ainsi que les sacchi d'Alberto Burri et leurs lambeaux de jute raccommodés.
Pour Scarpitta, la crasse des rues de New York est « synonyme d'une vitalité à l'américaine » qu'il allie volontiers, dans des œuvres comme Grey Runner, à ce qu'il perçoit comme une « vitalité à l'italienne, celle de la toile brute, étirée ou déchirée ». Ici, dans une vive tension, chaque fibre de l'œuvre semble exprimer le dynamisme de la vie contemporaine tout en renvoyant à l'histoire de l'art occidentale, dont elle emprunte et détourne la toile brute des tableaux. Scarpitta intègre souvent à ses œuvres des bandages médicaux ou des langes ayant autrefois servi à dorloter sa fille: autant de textures qui se déploient de manière très expressive, très immédiate dans les bendati. Ici, la surface picturale semble grouiller de vie, s'entortillant sur elle-même dans les trois dimensions de l'espace comme les branches noueuses d'un arbre. En morcelant, étirant, sculptant magistralement la toile jusqu'à la rendre méconnaissable, Grey Runner témoigne, au fond, d'une insatiable volonté de réinventer la matière.
'De Kooning, who in my opinion was the most intelligent painter in America in the last hundred years, told me: “You look like someone who wants to break the window of a jewellery store with his fist. And what counts isn’t the jewellery, but the broken window.” He truly understood the significance of my works'
Salvatore Scarpitta
Held in the same private collection for almost four decades, Grey Runner (1963) is an important example of Salvatore Scarpitta’s iconic bendati, or bandaged works. The work was created using bandages stretched taut over a wooden frame. Across the tightly-woven surface, bright flecks of red, orange and blue flash among a coating of dense grey pigment. Scarpitta had begun to tear up and reassemble his canvases during the late 1950s, towards the end of a two-decade period spent living in Europe. The bendati, begun following his return to America in 1958, evolved from these early experiments. They combined the visual languages of American Abstract Expressionism, Minimalism and Pop with the material-based concerns of Italian Arte Povera. They also drew upon the artist’s first-hand experience of the violence wrought by the Second World War, during which he had served as a ‘monuments man,’ charged with retrieving important European artworks and material culture looted by Fascist and Nazi regimes. As is typical of Scarpitta’s oeuvre Grey Runner effects a Modernist rupture of the picture plane, while its layers of bandages simultaneously offer a poignant vision of healing and repair.
Born in New York, Scarpitta spent much of his childhood in Los Angeles, where he was enthralled by the sounds, smells and materiality of California’s burgeoning automobile industry—his earliest canvases were cars belonging to his friends. Moving to Italy in 1936 to study at the Italian Academy of Fine Arts in Rome, Scarpitta was drawn to Cubism and Italian Futurism’s emphatic shattering of the picture plane’s traditional perspectives. He was inspired by contemporaries in the city and the bendati recall the slashed, wound-like apertures of Lucio Fontana and the stitched sacchi of Alberto Burri. Scarpitta would remain immersed within post-war Rome’s artistic and cultural ferment until his return to New York in the winter of 1958.
In the dirt and grime which coated the streets of New York City Scarpitta identified a ‘synonym for American vitality,’ which he combined with ‘Italian vitality, that of raw canvas, stretched or torn’ in works such as Grey Runner. The work itself speaks both to the energies of urban life and to the canvases of Western art history, bringing them together in powerful tension. Often employing medical bandages and torn strips of cloth previously used for swaddling his daughter, Scarpitta was fascinated by the qualities of material, and in the bendati sought to capture a visceral, gestural physicality that was tactile and immediate. The picture plane becomes animate, self-sustaining and three-dimensional, like the branches of a gnarled tree growing ever more tightly entwined. Expertly manipulating the canvas beyond recognition, Grey Runner is a striking testament to Scarpitta’s restless material daring.
Salvatore Scarpitta
Conservée dans la même collection particulière depuis près de quarante ans, Grey Runner (1963) de Salvatore Scarpitta est issue de la fameuse série des bendati ou tableaux « bandés », dont elle constitue un exemple remarquable. Composée de bandes de tissu enveloppées autour d'un châssis, sa surface dense est recouverte d'une épaisse couche de peinture grise, constellée de quelques touches vives de rouge, d'orange et de bleu. C'est vers la fin des années 1950, au terme d'une vingtaine d'années passées en Europe, que Scarpitta commence à explorer un processus consistant à déchirer et rapiécer ses toiles. Dérivés de ces expériences, ses premiers bendati voient le jour après son retour aux États-Unis en 1958. Avec leur structure « emmaillotée » et leurs matériaux récupérés, ces œuvres conjuguent le langage plastique de l'expressionnisme abstrait, du minimalisme et du pop art américains, avec les recherches autour de la matière que mènent alors les représentants de l'Arte Povera italien. Les bendati semblent également habités par le souvenir brutal que Scarpitta gardait de la Seconde Guerre mondiale, lui qui fut membre des « Monuments Men », ce groupe d'Américains chargé de récupérer des œuvres d'art spoliées par l'Italie fasciste et l'Allemagne nazie. Comme l'ensemble de la production de Scarpitta, Grey Runner déconstruit radicalement la surface du tableau sur un mode très moderniste – tout en véhiculant de façon percutante, à travers son réseau de bandages, une idée de réparation et de guérison.
Né à New York, Scarpitta grandit à Los Angeles, où il se passionne pour les sons, les odeurs et les matériaux d'une industrie automobile californienne en plein essor; les voitures de ses amis feront d'ailleurs l'objet de ses tout premiers tableaux. En 1936, il s'installe en Italie pour se former à l'Académie nationale des beaux-arts de Rome. Inspiré par l'éclatement des notions traditionnelles de perspective hérité des des futuristes italiens et des cubistes, il baigne dans l'effervescence des cercles artistiques romains, s'imprégnant librement de l'audace de ses contemporains jusqu'à son retour à New York, à l'hiver 1958. Aussi, ses bendati évoquent à bien des égards les toiles trouées, incisées, « balafrées » de Lucio Fontana, ainsi que les sacchi d'Alberto Burri et leurs lambeaux de jute raccommodés.
Pour Scarpitta, la crasse des rues de New York est « synonyme d'une vitalité à l'américaine » qu'il allie volontiers, dans des œuvres comme Grey Runner, à ce qu'il perçoit comme une « vitalité à l'italienne, celle de la toile brute, étirée ou déchirée ». Ici, dans une vive tension, chaque fibre de l'œuvre semble exprimer le dynamisme de la vie contemporaine tout en renvoyant à l'histoire de l'art occidentale, dont elle emprunte et détourne la toile brute des tableaux. Scarpitta intègre souvent à ses œuvres des bandages médicaux ou des langes ayant autrefois servi à dorloter sa fille: autant de textures qui se déploient de manière très expressive, très immédiate dans les bendati. Ici, la surface picturale semble grouiller de vie, s'entortillant sur elle-même dans les trois dimensions de l'espace comme les branches noueuses d'un arbre. En morcelant, étirant, sculptant magistralement la toile jusqu'à la rendre méconnaissable, Grey Runner témoigne, au fond, d'une insatiable volonté de réinventer la matière.
'De Kooning, who in my opinion was the most intelligent painter in America in the last hundred years, told me: “You look like someone who wants to break the window of a jewellery store with his fist. And what counts isn’t the jewellery, but the broken window.” He truly understood the significance of my works'
Salvatore Scarpitta
Held in the same private collection for almost four decades, Grey Runner (1963) is an important example of Salvatore Scarpitta’s iconic bendati, or bandaged works. The work was created using bandages stretched taut over a wooden frame. Across the tightly-woven surface, bright flecks of red, orange and blue flash among a coating of dense grey pigment. Scarpitta had begun to tear up and reassemble his canvases during the late 1950s, towards the end of a two-decade period spent living in Europe. The bendati, begun following his return to America in 1958, evolved from these early experiments. They combined the visual languages of American Abstract Expressionism, Minimalism and Pop with the material-based concerns of Italian Arte Povera. They also drew upon the artist’s first-hand experience of the violence wrought by the Second World War, during which he had served as a ‘monuments man,’ charged with retrieving important European artworks and material culture looted by Fascist and Nazi regimes. As is typical of Scarpitta’s oeuvre Grey Runner effects a Modernist rupture of the picture plane, while its layers of bandages simultaneously offer a poignant vision of healing and repair.
Born in New York, Scarpitta spent much of his childhood in Los Angeles, where he was enthralled by the sounds, smells and materiality of California’s burgeoning automobile industry—his earliest canvases were cars belonging to his friends. Moving to Italy in 1936 to study at the Italian Academy of Fine Arts in Rome, Scarpitta was drawn to Cubism and Italian Futurism’s emphatic shattering of the picture plane’s traditional perspectives. He was inspired by contemporaries in the city and the bendati recall the slashed, wound-like apertures of Lucio Fontana and the stitched sacchi of Alberto Burri. Scarpitta would remain immersed within post-war Rome’s artistic and cultural ferment until his return to New York in the winter of 1958.
In the dirt and grime which coated the streets of New York City Scarpitta identified a ‘synonym for American vitality,’ which he combined with ‘Italian vitality, that of raw canvas, stretched or torn’ in works such as Grey Runner. The work itself speaks both to the energies of urban life and to the canvases of Western art history, bringing them together in powerful tension. Often employing medical bandages and torn strips of cloth previously used for swaddling his daughter, Scarpitta was fascinated by the qualities of material, and in the bendati sought to capture a visceral, gestural physicality that was tactile and immediate. The picture plane becomes animate, self-sustaining and three-dimensional, like the branches of a gnarled tree growing ever more tightly entwined. Expertly manipulating the canvas beyond recognition, Grey Runner is a striking testament to Scarpitta’s restless material daring.