拍品專文
'L'intérêt de Boetti pour la multiplicité reflète sa conscience du monde comme une vaste unité, un grand tout'
Mark Godfrey
Senza titolo (Segno e disegno) (1978-1979) est un magistral Arazzi d'Alighiero Boetti, ces tapisseries « à texte », vibrantes de couleurs, de lyrisme et de réflexions philosophiques, devenues emblématiques de l'œuvre de l'artiste italien. Cette pièce exceptionnelle est constituée de neuf panneaux carrés, dans lesquels s'affichent des grilles de 4 x 4 lettres de l'alphabet, brodées à la main en nuances de bleu, rouge, vert, jaune, orange, violet avec, ici et là, quelques touches de noir et de blanc. Lorsqu'on les lit par colonnes, de haut en bas, les lettres de chaque grille révèlent une maxime chère à Boetti, reflet de sa vision ludique et poétique du monde: notamment « Immaginando tutto » (« Tout imaginer »), « Ammazzare il tempo » (« Tuer le temps »), « Il dolce far niente » (« La douce oisiveté ») ou encore « Regola e regolarsi » (« Règles et ajustements »). Sur le panneau du milieu apparaît la formule « Segno e disegno » (« Signe et design »), dont le grand « O » central se détache du reste, créant comme un noyau autour duquel s'articule la composition tout entière.
L'idée de « Segno e disegno » évoque une tension entre signifiant et signifié qui s'inscrit dans une notion plus large d'« ordre » et de « désordre » (« Ordine e disordine ») dont est empreinte l'ensemble de la production de Boetti. Le noir et blanc du « O » central, à l'image du symbole du yin et du yang, peut être vu comme une réunion des contraires. Ici, l'expérience-même de l'œuvre se fait selon une certaine dualité: ce qui ressemble de prime abord à une illisible nuée de formes géométriques devient porteur de sens à mesure que l'observateur discerne les lettres dans les grilles et les règles qui régissent leur organisation verticale. Moralité : l'ordre et le désordre coexistent en harmonie, et les jeux linguistiques et sémiotiques des Arazzi en sont la preuve.
Le concept des Arazzi voit le jour en 1971 durant le premier séjour de Boetti en Afghanistan. Si l'artiste se charge d'imaginer les formes, les couleurs et la structure de chaque projet, il confie la confection de ses tapisseries à des brodeuses afghanes. Réalisée en 1978-1979 à Kaboul, cette œuvre-ci est l'une des dernières à avoir été fabriquée en terres afghanes, avant que l'invasion soviétique de 1979 ne contraigne Boetti à travailler avec des équipes de brodeuses réfugiées au Pakistan. À travers ces œuvres collaboratives, l'artiste renonce à son emprise absolue sur le produit fini. L'ordre prédéfini des Arazzi est invariablement bousculé par le désordre inhérent à la production artisanale, avec ses légères irrégularités, ses changements de bobine qui génèrent d'improbables variations chromatiques, et ses brodeuses qui viennent apporter leur propre touche. Ici, une subtile erreur s'est glissée sur le « A » du coin inférieur gauche, tandis que les « L » du carré supérieur du milieu sont striés de différentes tonalités de bleu. Même le noir du grand « O » central, avec ses nuances à peine perceptibles, vient troubler l'idée d'une dualité stricte.
Boetti accueillait volontiers les imprévus générés par sa méthode de production: il voyait ces heureux accidents comme des forces égales, et opposées, à la structure ordonnatrice de l'œuvre. « Il se trouve, affirmait-il en 1986, que nous sommes confrontés à une réalité naturelle : on ne peut pas nier le fait qu'une cellule se divise en deux, puis en quatre, et ainsi de suite ; que nous avons deux jambes, deux bras, deux yeux; qu'un miroir double une image; que l'homme a fondé son existence tout entière sur un ensemble de systèmes binaires, y compris les ordinateurs; que le langage est structuré par des tandems de termes qui signifient une chose et son contraire, comme dans les exemples ci-dessus: ordine e disordine, segno e disegno, etc. Il est évident que la notion de paire est l'un des archétypes fondamentaux de notre culture » (A. Boetti in S. Lombardi, Alighiero e Boetti: Dall’Oggi al Domani, Brèche, 1988, pp. 24-26). Dans des Arazzi comme celui-ci, Boetti met ces questionnements profonds à l'épreuve, pour créer des prouesses visuelles et intellectuelles d'une finesse envoûtante.
'Boetti’s interest in multiplicity articulates his understanding of the greater unity and totality of the world.’
Mark Godfrey
Senza titolo (Segno e disegno) (1978-1979) is a superb nine-part example of Alighiero Boetti’s text-based Arazzi, or tapestries. Colourful, lyrical and conceptual, these are among the artist’s most iconic creations. The present work consists of nine square panels, each containing a 4 x 4 grid of letters embroidered in a sumptuous array of blues, reds, greens, yellows, oranges, purples and black and white. Read vertically, each square reveals a favourite phrase of Boetti’s that speaks to his poetic and playful outlook. They include Immaginando tutto (‘Imagining everything’), Ammazzare il tempo (‘Killing time’), Il dolce far niente (‘Sweet idleness’) and Regola e regolarsi (‘Rules and adjustments’). At the midpoint is a panel reading Segno e disegno (‘Sign and design’), which departs from the format with its large, central ‘O’, creating a core around which the larger composition revolves.
Segno e disegno refers to the tension between the signifier and the signified, and to Boetti’s wider concept of Ordine e disordine (‘Order and disorder’). The black-and-white contrast of the large ‘O’, like that of the yin-yang symbol, can be seen to picture a balance between opposites. The duality plays out further in our experience of the work: initially seen as an illegible pattern of graphic forms, the content of the letter-grids comes into focus as the viewer deciphers the rule that governs their vertical arrangement. Order and disorder coexist in harmony. This idea lies at the heart of the Arazzi’s linguistic and semiotic games. Boetti’s Arazzi began during his first visit to in Afghanistan in 1971. While he devised each work’s layout, the tapestries were woven by skilled craftswomen based in Kabul. The present work, from 1978-1979, is among the final tapestries to be created there: after the Soviet invasion of 1979, Boetti began working with Afghan weavers who had fled to Pakistan. Through these collaborative projects, Boetti relinquished total control over the end product. The order of his designs was modified by the disorder of the artisans’ production, which introduced gentle irregularities, shifts of colour where spools of thread were finished and replaced, and the tactile presence of different hands. The present work features a subtle error in an ‘A’ to the lower left, and striated blues in two ‘L’ squares at the upper centre. Even the central ‘O’ contains different shades of black, complicating the notion of a simple binary.
Boetti embraced the variables thrown up by his process, which he saw as an equal and opposite force to the works’ ordering structure. ‘The fact is’, he said in 1986, ‘that we are faced with a natural reality: it is incontrovertible that a cell splits into two, then into four and so on; that we have two legs, two arms and two eyes and so on; that the mirror doubles images; that man has based his entire existence on a series of binary models, including computers; that language proceeds through pairs of opposing terms, like those I cited above: ordine e disordine, segno e disegno, etc. It is evident that this concept of the pair is one of the fundamental archetypal elements of our culture’ (A. Boetti quoted in S. Lombardi, Alighiero e Boetti: Dall’Oggi al Domani, Brescia 1988, pp. 24-26). In Arazzi such as the present, Boetti activated these profound themes to create works of
shimmering optical and intellectual magic.
Mark Godfrey
Senza titolo (Segno e disegno) (1978-1979) est un magistral Arazzi d'Alighiero Boetti, ces tapisseries « à texte », vibrantes de couleurs, de lyrisme et de réflexions philosophiques, devenues emblématiques de l'œuvre de l'artiste italien. Cette pièce exceptionnelle est constituée de neuf panneaux carrés, dans lesquels s'affichent des grilles de 4 x 4 lettres de l'alphabet, brodées à la main en nuances de bleu, rouge, vert, jaune, orange, violet avec, ici et là, quelques touches de noir et de blanc. Lorsqu'on les lit par colonnes, de haut en bas, les lettres de chaque grille révèlent une maxime chère à Boetti, reflet de sa vision ludique et poétique du monde: notamment « Immaginando tutto » (« Tout imaginer »), « Ammazzare il tempo » (« Tuer le temps »), « Il dolce far niente » (« La douce oisiveté ») ou encore « Regola e regolarsi » (« Règles et ajustements »). Sur le panneau du milieu apparaît la formule « Segno e disegno » (« Signe et design »), dont le grand « O » central se détache du reste, créant comme un noyau autour duquel s'articule la composition tout entière.
L'idée de « Segno e disegno » évoque une tension entre signifiant et signifié qui s'inscrit dans une notion plus large d'« ordre » et de « désordre » (« Ordine e disordine ») dont est empreinte l'ensemble de la production de Boetti. Le noir et blanc du « O » central, à l'image du symbole du yin et du yang, peut être vu comme une réunion des contraires. Ici, l'expérience-même de l'œuvre se fait selon une certaine dualité: ce qui ressemble de prime abord à une illisible nuée de formes géométriques devient porteur de sens à mesure que l'observateur discerne les lettres dans les grilles et les règles qui régissent leur organisation verticale. Moralité : l'ordre et le désordre coexistent en harmonie, et les jeux linguistiques et sémiotiques des Arazzi en sont la preuve.
Le concept des Arazzi voit le jour en 1971 durant le premier séjour de Boetti en Afghanistan. Si l'artiste se charge d'imaginer les formes, les couleurs et la structure de chaque projet, il confie la confection de ses tapisseries à des brodeuses afghanes. Réalisée en 1978-1979 à Kaboul, cette œuvre-ci est l'une des dernières à avoir été fabriquée en terres afghanes, avant que l'invasion soviétique de 1979 ne contraigne Boetti à travailler avec des équipes de brodeuses réfugiées au Pakistan. À travers ces œuvres collaboratives, l'artiste renonce à son emprise absolue sur le produit fini. L'ordre prédéfini des Arazzi est invariablement bousculé par le désordre inhérent à la production artisanale, avec ses légères irrégularités, ses changements de bobine qui génèrent d'improbables variations chromatiques, et ses brodeuses qui viennent apporter leur propre touche. Ici, une subtile erreur s'est glissée sur le « A » du coin inférieur gauche, tandis que les « L » du carré supérieur du milieu sont striés de différentes tonalités de bleu. Même le noir du grand « O » central, avec ses nuances à peine perceptibles, vient troubler l'idée d'une dualité stricte.
Boetti accueillait volontiers les imprévus générés par sa méthode de production: il voyait ces heureux accidents comme des forces égales, et opposées, à la structure ordonnatrice de l'œuvre. « Il se trouve, affirmait-il en 1986, que nous sommes confrontés à une réalité naturelle : on ne peut pas nier le fait qu'une cellule se divise en deux, puis en quatre, et ainsi de suite ; que nous avons deux jambes, deux bras, deux yeux; qu'un miroir double une image; que l'homme a fondé son existence tout entière sur un ensemble de systèmes binaires, y compris les ordinateurs; que le langage est structuré par des tandems de termes qui signifient une chose et son contraire, comme dans les exemples ci-dessus: ordine e disordine, segno e disegno, etc. Il est évident que la notion de paire est l'un des archétypes fondamentaux de notre culture » (A. Boetti in S. Lombardi, Alighiero e Boetti: Dall’Oggi al Domani, Brèche, 1988, pp. 24-26). Dans des Arazzi comme celui-ci, Boetti met ces questionnements profonds à l'épreuve, pour créer des prouesses visuelles et intellectuelles d'une finesse envoûtante.
'Boetti’s interest in multiplicity articulates his understanding of the greater unity and totality of the world.’
Mark Godfrey
Senza titolo (Segno e disegno) (1978-1979) is a superb nine-part example of Alighiero Boetti’s text-based Arazzi, or tapestries. Colourful, lyrical and conceptual, these are among the artist’s most iconic creations. The present work consists of nine square panels, each containing a 4 x 4 grid of letters embroidered in a sumptuous array of blues, reds, greens, yellows, oranges, purples and black and white. Read vertically, each square reveals a favourite phrase of Boetti’s that speaks to his poetic and playful outlook. They include Immaginando tutto (‘Imagining everything’), Ammazzare il tempo (‘Killing time’), Il dolce far niente (‘Sweet idleness’) and Regola e regolarsi (‘Rules and adjustments’). At the midpoint is a panel reading Segno e disegno (‘Sign and design’), which departs from the format with its large, central ‘O’, creating a core around which the larger composition revolves.
Segno e disegno refers to the tension between the signifier and the signified, and to Boetti’s wider concept of Ordine e disordine (‘Order and disorder’). The black-and-white contrast of the large ‘O’, like that of the yin-yang symbol, can be seen to picture a balance between opposites. The duality plays out further in our experience of the work: initially seen as an illegible pattern of graphic forms, the content of the letter-grids comes into focus as the viewer deciphers the rule that governs their vertical arrangement. Order and disorder coexist in harmony. This idea lies at the heart of the Arazzi’s linguistic and semiotic games. Boetti’s Arazzi began during his first visit to in Afghanistan in 1971. While he devised each work’s layout, the tapestries were woven by skilled craftswomen based in Kabul. The present work, from 1978-1979, is among the final tapestries to be created there: after the Soviet invasion of 1979, Boetti began working with Afghan weavers who had fled to Pakistan. Through these collaborative projects, Boetti relinquished total control over the end product. The order of his designs was modified by the disorder of the artisans’ production, which introduced gentle irregularities, shifts of colour where spools of thread were finished and replaced, and the tactile presence of different hands. The present work features a subtle error in an ‘A’ to the lower left, and striated blues in two ‘L’ squares at the upper centre. Even the central ‘O’ contains different shades of black, complicating the notion of a simple binary.
Boetti embraced the variables thrown up by his process, which he saw as an equal and opposite force to the works’ ordering structure. ‘The fact is’, he said in 1986, ‘that we are faced with a natural reality: it is incontrovertible that a cell splits into two, then into four and so on; that we have two legs, two arms and two eyes and so on; that the mirror doubles images; that man has based his entire existence on a series of binary models, including computers; that language proceeds through pairs of opposing terms, like those I cited above: ordine e disordine, segno e disegno, etc. It is evident that this concept of the pair is one of the fundamental archetypal elements of our culture’ (A. Boetti quoted in S. Lombardi, Alighiero e Boetti: Dall’Oggi al Domani, Brescia 1988, pp. 24-26). In Arazzi such as the present, Boetti activated these profound themes to create works of
shimmering optical and intellectual magic.