拍品專文
« Je n’ai jamais douté que “l’action painting” soit mon mode d'expression ; et je n'ai jamais cessé de le pratiquer. Je continuerai à réaliser mes tableaux avec le désir sincère de communiquer à tous mon plaisir viscéral de peindre. » - Kazuo Shiraga
Avec ses épaisses touches de couleur mues par une énergie dynamique, Shusen (1986) est un exemple remarquable des « peintures au pied » de Kazuo Shiraga. Des masses sculpturales de pigments s’entrechoquent et se fondent dans un flamboiement de rouge, d’orange, de jaune et d’ocre. Shiraga a mis au point sa propre technique picturale : il travaille suspendu à une corde et utilise ses pieds pour manipuler les flacons de peinture. Ainsi, ses talons et ses orteils s’agrippent ou s’écrasent sur la toile, formant des empreintes aux formes singulières. Membre du mouvement Gutai qui émerge au Japon au milieu des années 1950, Shiraga abandonne les outils traditionnels au profit de son propre corps. Il se plonge ainsi dans l’arène de la toile, situant son travail quelque part entre la peinture et la performance. Shusen est réalisé à une époque où l’artiste bénéficie déjà d'une certaine notoriété au plan international. La première rétrospective en son honneur est organisée au Hyogo Prefectural Museum of Modern Art, à Kobe, en 1985. L'année suivante, Shiraga se rend pour la première fois en Europe à l'occasion de l’exposition « Japon des avant-gardes 1910-1970 » au Centre Pompidou, à Paris, dans laquelle son œuvre est mise en valeur.
Exhortés par leur fondateur Jirō Yoshihara à « créer ce qui n’a jamais été fait auparavant », les artistes du mouvement Gutai considéraient que la matière et l’esprit devaient entrer en dialogue, cherchant à exprimer leur moi le plus profond à travers la collision du corps et de la matière. C'est en en 1954 que Shiraga cesse d’utiliser des pinceaux pour étaler la peinture avec ses mains, puis, dans un élan d’inspiration, à l'aide de ses pieds. Se contentant d’abord de marcher sur le papier recouvert de peinture au sol, il accroche bientôt une corde au plafond de son atelier pour se lancer énergiquement à l'assaut de ses toiles, éclaboussant la peinture dans son sillage. Avec sa palette flamboyante, Shusen – dont le titre se traduit approximativement par « quelqu’un qui aime boire » – évoque l’image d’un artiste habité par une force créatrice primitive. Les peintures réalisées par Shiraga à partir des années 1970 l'ont souvent été dans un certain état de transe : après une conversion au bouddhisme au milieu de sa vie, l'artiste a été ordonné moine laïc dans la secte ésotérique Tendai.
Shiraga a été initié aux pratiques artistiques occidentales contemporaines en 1951, alors que la troisième exposition indépendante de Yomiuri se tenait à Osaka. Particulièrement fasciné par Jackson Pollock et Mark Rothko, il s’est identifié à leur individualisme radical, à une époque où le Japon se découvrait une nouvelle identité post-Seconde Guerre mondiale. Cependant, alors que les « action painters » occidentaux conservaient une certaine distance par rapport à leur pratique – Pollock, par exemple, servait de pots de peinture percés qui dégoulinaient sur la toile, tandis qu'Yves Klein, pour réaliser ses Anthropométries, utilisait des modèles féminins dont les corps enduits de peinture s’appliquaient sur le support –, l’approche radicale de Shiraga lui permettait de se fondre corps et âme dans la fibre même de son œuvre.
De fait, Shiraga a mené une lutte artistique entre la matière et le corps, mêlant étroitement la violence et la beauté. Comme un écho au traumatisme engendré par la guerre, cette vision constitue également une forme de résistance au régime militariste japonais. Malgré leur taille imposante, les peintures de Shiraga n’étaient la résultante que de l'instinct primaire de son corps. Sa technique excluait toute conception préméditée, toute arrière-pensée, voire toute retouche. On retrouve d'ailleurs ce principe au sein des formes traditionnelles de calligraphie qu’il avait étudiées dans sa jeunesse.
Dans Shusen, la toile n’est plus un écran destiné à recevoir un objet représenté ou l'expression d'un état d’esprit, mais un espace d’action brute et expérimentale.
''I have never doubted that “action painting” is my expression, never stopped it. I will single-mindedly continue to paint my painting with a sincere desire that the pleasure of making a painting will be communicated to those who see it.'' - Kazuo Shiraga
With its rich, fiery impasto swept into a tumult of dynamic energy, Shusen (1986) is a vivid example of Kazuo Shiraga’s ‘foot paintings’. Sculptural swathes of pigment collide and merge in a blaze of red, orange, yellow and ochre. Using his trademark technique, Shiraga created the work from above, hanging from a rope and using his feet to manipulate pools of paint. Its loops and smears trace the drag of his heels and the grip and stamp of his toes. Shiraga was a member of the Gutai movement that emerged in Japan in the mid-1950s. Abandoning traditional tools in favour of his own body, he plunged himself into the arena of the canvas, situating his work somewhere between painting and performance art. Shusen was created at a time of increasing international acclaim for the artist. His first museum retrospective was staged at the Hyogo Prefectural Museum of Modern Art, Kobe, in 1985, and in 1986 he travelled to Europe for the first time when his work was included in the survey show Japon des avant-gardes 1910–70 at the Centre Georges Pompidou, Paris.
The Gutai artists—exhorted by their founder Jirō Yoshihara to ‘create what has never been done before’—understood matter and spirit as existing in dialogue, seeking to express their innermost selves through the collision of body and material. Shiraga stopped using brushes and palette knives in 1954, beginning to smear paint with his hands and fingers, and then, in a flash of inspiration, his feet. At first simply stepping on paint-covered paper on the floor, he soon hung a rope from his studio ceiling in order to launch himself energetically across his canvases, smearing and splashing paint in his wake. With its flaming palette, Shusen - whose title translates roughly as ‘someone who likes to drink’—conjures the image of an artist intoxicated with an elemental creative force. Indeed, Shiraga’s paintings after the 1970s were often made in a state of trance-like meditation: following a midlife conversion to Buddhism, he had been ordained as a lay monk in the esoteric Tendai sect.
Shiraga had been introduced to contemporary Western art practices in 1951, when the third Yomiuri Independent Exhibition travelled to Osaka. He was particularly fascinated by the work of Jackson Pollock and Mark Rothko. At a time when Japan was discovering a new identity in the years after the Second World War, he identified with their radical individualism. Where Western ‘action painters’ maintained a certain remove from their various arenas, however—Pollock, for example, dripped from pierced paint tins, and Yves Klein would direct the action of female models to make his Anthropométries—Shiraga’s radical approach went further, allowed him to fuse himself, body and soul, with the very fibre of his work.
Shiraga often discussed the artistic struggle between material and body in martial, visceral terms, with violence and beauty closely intertwined. This aspect of his work has been understood to reflect the trauma of war, and a resistance to the militarist Japanese regime. For all their suggestive grandeur, however, Shiraga’s paintings were driven solely by the immediate instincts of his body. His technique excluded premeditated design, second thoughts or retouching—a principle intrinsic to the traditional forms of calligraphy he had studied in his youth. In Shusen, the canvas is no longer a screen to receive a depicted object or an expressed state of mind, but a site of raw, experiential action.
Avec ses épaisses touches de couleur mues par une énergie dynamique, Shusen (1986) est un exemple remarquable des « peintures au pied » de Kazuo Shiraga. Des masses sculpturales de pigments s’entrechoquent et se fondent dans un flamboiement de rouge, d’orange, de jaune et d’ocre. Shiraga a mis au point sa propre technique picturale : il travaille suspendu à une corde et utilise ses pieds pour manipuler les flacons de peinture. Ainsi, ses talons et ses orteils s’agrippent ou s’écrasent sur la toile, formant des empreintes aux formes singulières. Membre du mouvement Gutai qui émerge au Japon au milieu des années 1950, Shiraga abandonne les outils traditionnels au profit de son propre corps. Il se plonge ainsi dans l’arène de la toile, situant son travail quelque part entre la peinture et la performance. Shusen est réalisé à une époque où l’artiste bénéficie déjà d'une certaine notoriété au plan international. La première rétrospective en son honneur est organisée au Hyogo Prefectural Museum of Modern Art, à Kobe, en 1985. L'année suivante, Shiraga se rend pour la première fois en Europe à l'occasion de l’exposition « Japon des avant-gardes 1910-1970 » au Centre Pompidou, à Paris, dans laquelle son œuvre est mise en valeur.
Exhortés par leur fondateur Jirō Yoshihara à « créer ce qui n’a jamais été fait auparavant », les artistes du mouvement Gutai considéraient que la matière et l’esprit devaient entrer en dialogue, cherchant à exprimer leur moi le plus profond à travers la collision du corps et de la matière. C'est en en 1954 que Shiraga cesse d’utiliser des pinceaux pour étaler la peinture avec ses mains, puis, dans un élan d’inspiration, à l'aide de ses pieds. Se contentant d’abord de marcher sur le papier recouvert de peinture au sol, il accroche bientôt une corde au plafond de son atelier pour se lancer énergiquement à l'assaut de ses toiles, éclaboussant la peinture dans son sillage. Avec sa palette flamboyante, Shusen – dont le titre se traduit approximativement par « quelqu’un qui aime boire » – évoque l’image d’un artiste habité par une force créatrice primitive. Les peintures réalisées par Shiraga à partir des années 1970 l'ont souvent été dans un certain état de transe : après une conversion au bouddhisme au milieu de sa vie, l'artiste a été ordonné moine laïc dans la secte ésotérique Tendai.
Shiraga a été initié aux pratiques artistiques occidentales contemporaines en 1951, alors que la troisième exposition indépendante de Yomiuri se tenait à Osaka. Particulièrement fasciné par Jackson Pollock et Mark Rothko, il s’est identifié à leur individualisme radical, à une époque où le Japon se découvrait une nouvelle identité post-Seconde Guerre mondiale. Cependant, alors que les « action painters » occidentaux conservaient une certaine distance par rapport à leur pratique – Pollock, par exemple, servait de pots de peinture percés qui dégoulinaient sur la toile, tandis qu'Yves Klein, pour réaliser ses Anthropométries, utilisait des modèles féminins dont les corps enduits de peinture s’appliquaient sur le support –, l’approche radicale de Shiraga lui permettait de se fondre corps et âme dans la fibre même de son œuvre.
De fait, Shiraga a mené une lutte artistique entre la matière et le corps, mêlant étroitement la violence et la beauté. Comme un écho au traumatisme engendré par la guerre, cette vision constitue également une forme de résistance au régime militariste japonais. Malgré leur taille imposante, les peintures de Shiraga n’étaient la résultante que de l'instinct primaire de son corps. Sa technique excluait toute conception préméditée, toute arrière-pensée, voire toute retouche. On retrouve d'ailleurs ce principe au sein des formes traditionnelles de calligraphie qu’il avait étudiées dans sa jeunesse.
Dans Shusen, la toile n’est plus un écran destiné à recevoir un objet représenté ou l'expression d'un état d’esprit, mais un espace d’action brute et expérimentale.
''I have never doubted that “action painting” is my expression, never stopped it. I will single-mindedly continue to paint my painting with a sincere desire that the pleasure of making a painting will be communicated to those who see it.'' - Kazuo Shiraga
With its rich, fiery impasto swept into a tumult of dynamic energy, Shusen (1986) is a vivid example of Kazuo Shiraga’s ‘foot paintings’. Sculptural swathes of pigment collide and merge in a blaze of red, orange, yellow and ochre. Using his trademark technique, Shiraga created the work from above, hanging from a rope and using his feet to manipulate pools of paint. Its loops and smears trace the drag of his heels and the grip and stamp of his toes. Shiraga was a member of the Gutai movement that emerged in Japan in the mid-1950s. Abandoning traditional tools in favour of his own body, he plunged himself into the arena of the canvas, situating his work somewhere between painting and performance art. Shusen was created at a time of increasing international acclaim for the artist. His first museum retrospective was staged at the Hyogo Prefectural Museum of Modern Art, Kobe, in 1985, and in 1986 he travelled to Europe for the first time when his work was included in the survey show Japon des avant-gardes 1910–70 at the Centre Georges Pompidou, Paris.
The Gutai artists—exhorted by their founder Jirō Yoshihara to ‘create what has never been done before’—understood matter and spirit as existing in dialogue, seeking to express their innermost selves through the collision of body and material. Shiraga stopped using brushes and palette knives in 1954, beginning to smear paint with his hands and fingers, and then, in a flash of inspiration, his feet. At first simply stepping on paint-covered paper on the floor, he soon hung a rope from his studio ceiling in order to launch himself energetically across his canvases, smearing and splashing paint in his wake. With its flaming palette, Shusen - whose title translates roughly as ‘someone who likes to drink’—conjures the image of an artist intoxicated with an elemental creative force. Indeed, Shiraga’s paintings after the 1970s were often made in a state of trance-like meditation: following a midlife conversion to Buddhism, he had been ordained as a lay monk in the esoteric Tendai sect.
Shiraga had been introduced to contemporary Western art practices in 1951, when the third Yomiuri Independent Exhibition travelled to Osaka. He was particularly fascinated by the work of Jackson Pollock and Mark Rothko. At a time when Japan was discovering a new identity in the years after the Second World War, he identified with their radical individualism. Where Western ‘action painters’ maintained a certain remove from their various arenas, however—Pollock, for example, dripped from pierced paint tins, and Yves Klein would direct the action of female models to make his Anthropométries—Shiraga’s radical approach went further, allowed him to fuse himself, body and soul, with the very fibre of his work.
Shiraga often discussed the artistic struggle between material and body in martial, visceral terms, with violence and beauty closely intertwined. This aspect of his work has been understood to reflect the trauma of war, and a resistance to the militarist Japanese regime. For all their suggestive grandeur, however, Shiraga’s paintings were driven solely by the immediate instincts of his body. His technique excluded premeditated design, second thoughts or retouching—a principle intrinsic to the traditional forms of calligraphy he had studied in his youth. In Shusen, the canvas is no longer a screen to receive a depicted object or an expressed state of mind, but a site of raw, experiential action.